Une page d’amour

La guerre des hommes et des femmes qui fait rage actuellement ne date pas d’hier. Toujours la même, refaite avec le zèle et l’ingénuité des premières fois. Elle revient cycliquement et sans doute faut-il se réjouir qu’un tel mouvement de balancier soit aussi le garant d’une démocratie qui continue à vivre parce qu’elle peut encore, en dépit de ses dérives,  s’interroger sur elle-même. Les mouvements collectifs qui attisent cette guerre, s’ils ont la base légitime d’exiger le respect d’un sexe par l’autre, en arrivent à des excès où l’accusateur se livre à cela même qu’il dénonce. Nous en sommes à l’hallali de « l’homme blanc », coupable de tout et surtout d’être lui, sans que personne, presque, ne trouve rien à redire, ni ne tente plus de s’interposer tant la lame de fond est violente et détruit le meilleur avec le pire. Il y a long à dire sur les causes de ce sursaut, sur cette envie de grand nettoyage, de pureté, où nous a conduits notre système occidental de plus en plus délétère et sans aucun doute critiquable. Mais la poudre aux yeux de mesurettes égalitaires – novlangue inclusive, entre autres –, la logorrhée du « tout-affectif » donnent l’occasion d’amalgames qui entretiennent sciemment le conflit et surfent sur la vague de la clameur unanime.

La guerre des hommes et des femmes est le ferment de toutes les autres. Toutes les horreurs que nous nous imputons, que nous nous infligeons les uns aux autres fonctionnent comme une gigantesque querelle de ménage. Plus qu’un malentendu, un mal-entendre perpétuel et le plus souvent délibéré.

Notre crainte du sexe si pertinemment qualifié d’« opposé » nous induit comme toujours à la haine de ce que nous craignons. Nous craignons ce que nous ne comprenons pas et nous sommes incapables de comprendre, si peu que ce soit, l’autre moitié de l’humanité, que les hommes s’y refusent ou que les femmes le leur reprochent et réciproquement.

La configuration complémentaire de nos corps, leur disparité, la différence de leurs moyens, a trop souvent en nous l’écho d’un antagonisme primaire où le mépris répond à la jalousie. La commisération réciproque en est le moindre mal. Le désir n’est plus alors que la pulsion physique qui nous accouple en dépit de nous qui bataillons sans cesse. La vraie condamnation du genre humain, son véritable enfer, est cette scission et l’impossibilité définitive d’être l’autre. Chacun des sexes a quelque chose que l’autre n’a pas et qui le fait ce qu’il est. Sans que cela vaille plus ou moins.

C’est cette crainte que nous transmettons à nos enfants, cette horreur jalouse du pouvoir de l’autre, fille ou garçon, ascendant, conjoint ou descendant. Et les enfants que nous restons tout au long de notre vie, s’ils arrivent le plus souvent à s’interdire le carnage domestique, vont chercher au dehors de quoi en assouvir le besoin. Il est toujours question de la même chose : « Ne pas subir ! » Devise guerrière plutôt que libertaire dont s’autorise toute agression. Nous avons tous à vivre le moment où nous sommes dépendants. Nous devons affronter celui où l’existence de l’autre devient une condition de la nôtre. Qu’est-ce que l’amour dans tout cela, sinon le moment instable où nous arrivons à nous déprendre de nous-mêmes ? Au-delà de l’attirance inéluctable, dans les contraintes mêmes qu’elle nous impose, c’est reconnaître dans l’autre l’image de notre fragilité, celle qui nous enjoint d’avouer la dépendance qui nous soumet à l’autre et la joie de nous découvrir semblables. Peut-être est-ce une joie dont nous ne voulons plus, dont nous ne sommes plus capables parce qu’elle suppose cet abandon de soi-même, cet aveu. Un vrai risque, ça ! Un engagement. Le mur d’orgueil mortifère que chaque sexe dresse devant l’autre est fait de notre angoisse devant les difficultés de cet aveu. Il se peut encore que les bras de l’un soient autre chose que la prison de l’autre.

Cet article a 3 commentaires

  1. Γνωτι σεωτον – si nous nous connaissions, nous apprendrions à mieux connaître nos différences et à les accepter, plutôt que d’en faire des objets de conflit. Belle analyse, frangin.

    1. C’est un travail aussi vieux que celui de la philo comme tu dis très bien. Et on ne prêche que les convertis, comme d’hab.

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